© The Walt Disney Company France
Wild Horse Nine

Wild Horse Nine

de Martin McDonagh

  • Wild Horse Nine

  • États-Unis 2026
  • Réalisation : Martin McDonagh
  • Scénario : Martin McDonagh
  • Image : Ben Davis
  • Décors : Mercedes Alfonsín
  • Costumes : Eimer Ní Mhaoldomhnaigh
  • Montage : Mikkel E.G. Nielsen
  • Musique : Carter Burwell
  • Producteur(s) : Graham Broadbent, Peter Czernin, Martin McDonagh, Anita Overland
  • Production : Blueprint Pictures, Film4, Searchlight Pictures
  • Interprétation : John Malkovich (Chris Carlisle), Sam Rockwell (Lee), Steve Buscemi (M. J.), Parker Posey (Marge), Mariana Di Girólamo (une étudiante)...
  • Distributeur : The Walt Disney Company France
  • Date de sortie : 4 novembre 2026
  • Durée : 1h58

Wild Horse Nine

de Martin McDonagh

Les deux visages de Malkovich


Les deux visages de Malkovich

Wild Horse Nine ne vient pas changer en profondeur l’opinion que l’on se fait du cinéma de McDonagh, qui repose toujours sur un mélange entre la tarantinade (son goût des digressions et des anecdotes) et la coenerie (son cocktail d’idiotie, de film noir et de personnages farfelus), le tout recouvert d’une épaisse couche de mélancolie faisant dévier l’inclinaison pour le genre vers le portrait sensible. Centré sur deux agents de la CIA qui, quelques semaines avant le coup d’État de Pinochet, s’octroient une semaine de vacances sur l’île de Pâques, Wild Horse Nine a même des allures de synthèse : les immensités vertes du décor insulaire ne dépareillent pas avec celles de l’Irlande des Banshees d’Inisherin, tandis que la « bromance » entre Chris (John Malkovich) et Lee (Sam Rockwell) se révèle être le véhicule pour une variation sur le scénario de Bons baisers de Bruges. Car ce séjour recouvre un secret rapidement éventé ; Chris, atteint d’un cancer en phase terminale qui ne lui laisse qu’une poignée de jours à vivre, a demandé à son partenaire de le tuer à l’issue de cette villégiature. Encore faudrait-il qu’il s’en souvienne, puisque le personnage, en sus de son cancer du poumon, est frappé de pertes de mémoire indépendantes de sa condition. Ce double mal est un bon exemple de l’arbitraire qui caractérise l’écriture de McDonagh. D’abord, parce qu’il est motivé par un bon mot : Chris veut écrire ses mémoires, alors même que ses souvenirs lui fuient entre les doigts. Ensuite, parce qu’il est la conséquence d’un impératif strictement scénaristique. Il aurait été plus logique que le personnage soit simplement atteint d’Alzheimer, mais le récit a besoin d’une échéance médicale plus précise que ne l’aurait permise une maladie dégénérative – le responsable de Lee le presse pour qu’il récupère avant son trépas (précipité ou naturel) des informations sensibles sur les activités de Chris, qui fut de tous les coups fourrés de la CIA durant les années 1960 et 1970.

Telle est la gageure à laquelle se confronte le film : peut-il parvenir à susciter l’empathie pour un parfait salopard, qui participa à la chute de Patrice Lumumba et à l’assassinat de Kennedy ? Et peut-il tenir son portrait d’un vieillard face à la mort sans édulcorer l’arrière-plan politique qu’il a choisi de mettre en place ? Le film a de nombreux défauts, à commencer par son montage, qui émousse parfois la drôlerie des scènes – la séquence embarrassante où Chris confie qu’il préférerait finalement mourir à Venise, émaillée de raccords poussifs sur la mine consternée de Rockwell. Mais il évite ce piège de la fable maladroite presque exclusivement grâce à la pertinence d’un choix de casting : Malkovich, acteur étrange et à la carrière sinueuse (ses vingt dernières années sont pour l’essentiel composées de films de seconde zone et de tournages alimentaires), dont McDonagh semble avoir compris l’essence duelle. Malkovich, c’est d’abord l’acteur américain le plus européen qui soit, le seul que l’on peut retrouver d’un côté chez les Coen ou Eastwood, et de l’autre chez Ruiz ou Oliveira. Cette hybridité s’étend par ailleurs à son jeu même, tiraillé entre un cabotinage effréné et une tristesse insondable portée par ses grands yeux et sa voix lancinante. Cet entrelacs était déjà contenu dans le grand rôle de ses débuts, Les Liaisons dangereuses : séducteur volubile et monstre au cœur blessé, Valmont incarnait les deux facettes de sa persona, qui lui a permis de frayer autant du côté du blockbuster pur et dur, du cinéma d’auteur européen et de films jouant ouvertement sur son image atypique (à commencer par Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze). L’intérêt de Wild Horse Nine est de condenser ses deux visages dans une figure de tueur cynique et flamboyant (tout en convoquant plusieurs fantômes de sa filmographie, notamment son incarnation de Lennie dans l’adaptation de Des souris et des hommes par Gary Sinise), mais qui d’une seconde à l’autre est susceptible de glisser dans un état méditatif. On peut trouver pas très drôle cette comédie sur les états d’âme des barbouzes de l’Empire américain, tout en étant ému par un regard au loin de l’acteur, une modulation de son jeu qui soudain s’assagit, ou une inflexion de sa voix tout d’un coup moins maîtresse de sa force ironique. Sans fermer les yeux sur les effets de manche et le cool placardé d’un imaginaire parfois bas de plafond (pourquoi cette obsession de McDonagh pour les nains ?), le film a cette fois le mérite de renfermer le beau portrait d’un vieux canasson.

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