Jusqu’au 12 décembre, le centre d’art et de recherche Bétonsalon (Paris, 13e) présente « Magnanrama : Médias, technologies, identités, réseaux », une exposition hommage consacrée à Nathalie Magnan (1956 – 2016), pionnière du cyberféminisme en France.
Comment rendre compte de la pensée foisonnante de Nathalie Magnan ? Théoricienne des médias, réalisatrice, militante, enseignante, traductrice, navigatrice, cyberféministe… l’énumération pourrait se poursuivre, tant son parcours résiste aux catégories comme aux tentatives de synthèse. Voilà le défi que relève l’exposition Magnanrama : restituer la transversalité de cet esprit libre, encore trop méconnu, dont l’influence continue pourtant d’irriguer la création contemporaine. C’est dans cette perspective que la curatrice Mathilde Belouali a conçu un dialogue intergénérationnel à partir de l’œuvre de Magnan : réunies au centre de l’espace d’exposition, ses pièces forment une matrice autour de laquelle gravite un réseau de filiation. Plutôt que de suivre une chronologie linéaire, Belouali privilégie ici un accrochage où les œuvres se répondent par échos et résonances. Un choix curatorial qui participe d’un renouvellement de l’exposition monographique, de plus en plus encline à délaisser le récit biographique au profit d’une logique réticulaire.
Archives vivantes
D’abord présentée à la Villa Arson à Nice, puis au centre d’art des Capucins d’Embrun, l’exposition connaît actuellement sa dernière escale à Bétonsalon. Dans l’unique salle d’exposition, moquette grise et moniteurs cathodiques reconstituent l’atmosphère feutrée d’un intérieur des années 1990. C’est dans cet environnement immersif que sont diffusées plusieurs vidéos de Magnan, réalisées au cours de cette même décennie. Qu’il s’agisse de la spectacularisation de la guerre du Golfe (Avez-vous vu la guerre ?, 1991), de la propagation de fake news (Il n’y a pas de fumée sans feu, 1996) ou encore de la théâtralisation du genre en politique (Un homme sur deux est une femme, 1996), toutes ces œuvres s’attachent à étudier les mécanismes de fabrication de l’image médiatique. En décomposant méticuleusement les choix de cadrage et de montage, cette série de vidéos rend dès lors perceptible la manière dont les mass médias déploient, sous le masque d’une prétendue neutralité, un ensemble d’opérations idéologiques. Pour restituer l’effervescence intellectuelle dans laquelle s’ancrent ces productions, une sélection d’ouvrages théoriques, de fanzines, d’archives militantes, de DVD de films queer et même de t‑shirts ayant été portés par Magnan sont mis à libre disposition. Au lieu de conserver ces objets chargés d’histoires derrière une vitrine, la curatrice choisit de les rendre accessibles – faisant ainsi de la mémoire une matière vivante. Conçue par Chloé Desmoineaux, Bobby Brim et Ada LaNerd, l’installation Worm:Win32/Badtrans.B@mm (2026) prolonge cette approche. Empruntant son titre à un virus informatique, l’œuvre en adopte le principe d’infiltration et de réplication pour disséminer l’archive. Les visiteur.euses sont invité.es à générer, à l’aide d’une étiqueteuse détournée en imprimante, des autocollants issus du fonds Magnan. Objet peu coûteux et facilement reproductible, le sticker devient un média dit « tactique » : il soustrait l’archive à son inertie pour la rendre libre d’accès. De ce fait, l’installation s’inscrit dans la continuité des stratégies low-tech du cyberféminisme, qui font de la copie et du partage des gestes éminemment politiques.
Histoires du cyberféminisme
Apparu dans les années 1990 avec l’essor d’Internet, le cyberféminisme entend faire de l’espace virtuel un lieu d’affranchissement où les voix minorisées puissent enfin conquérir leur place, à l’abri des rapports de domination. La chercheuse Kathy Rae Huffman résume cette vision utopique en une formule devenue emblématique : « Sur Internet, les hommes ne peuvent pas nous interrompre ». Bien que les réseaux informatiques se soient développés dans un univers masculin et militaro-industriel, des groupes ont rapidement perçu leur potentiel émancipateur. Affiché sur les murs de la salle, le Manifeste cyberféministe (1991) du collectif australien VNS Matrix en fournit une illustration concrète : l’écran et le clavier y sont envisagés comme des prolongements du corps, des interfaces permettant de coder et de façonner sa propre identité en ligne. Initiée à cette pensée lors de ses nombreux séjours aux États-Unis, Magnan en devient l’une des principales passeuses en France. Elle traduit notamment plusieurs textes fondateurs, tels que le Manifeste cyborg de Donna Haraway, et réalise différents documentaires sur le sujet, comme Internautes (1995), diffusé à l’époque dans le cadre d’émissions grand public sur Canal+. Empruntant la forme du desktop movie, ce film expérimente la plasticité de l’image numérique tout en donnant la parole à différentes communautés (artistes, ingénieur.es, organisateur.ices de rave parties) qui, chacun.e à leur manière, tirent profit des nouvelles formes de sociabilité permises par Internet.
Si l’exposition entreprend de retracer les linéaments du cyberféminisme, elle en révèle aussi l’actualité en montrant comment ses aspirations continuent aujourd’hui de s’exprimer au croisement d’autres luttes. Ne pas oublier le futur (2026), vidéo de No Anger, artiste dont la pratique s’ancre à l’intersection des expériences queer et handie[1] Certaines personnes handicapées se désignent comme handies afin de politiser leur expérience du handicap et de se réapproprier leur identité hors du cadre médical. L’usage de ce néologisme est particulièrement répandu dans les milieux queer, où la remise en question des normes de genre s’articule à la lutte contre le validisme. en fournit un exemple saisissant. Par l’intermédiaire d’une voix synthétique, dont la diction mécanique enraye la fluidité de la lecture, l’artiste adresse à Magnan une lettre dans laquelle iel confie : « la machine ne me volait rien ; elle me permettait ». À l’encontre d’une conception validiste qui ne conçoit la technologie que comme un moyen de « réparer » le corps, No Anger fait de ces imperfections l’expression poétique d’une hybridité corps-machine. L’imaginaire du cyborg, cher au cyberféminisme en ce qu’il subvertit une conception essentialiste et binaire du genre, se voit ici réinvesti pour incarner une identité affranchie des normes de validité. Le fil rouge de l’exposition réside en somme dans cet entrelacement entre l’intime, le politique et le technologique. Une imbrication qui s’incarne tout particulièrement dans les photographies qui jalonnent le parcours : celles-ci documentent les chambres successivement occupées par Magnan, des espaces intimes dont les usages se transforment, devenant tour à tour des laboratoires informatiques ou des lieux de rassemblement militant. Ces clichés rappellent également que l’histoire d’Internet ne se résume pas à celle de ses innovations techniques, mais s’écrit aussi dans les marges, au gré des contre-usages que ses communautés inventent et des solidarités qu’elles tissent. Conçue comme un espace de consultation et de transmission, l’exposition se veut un véritable écrin pour ces valeurs fondatrices du cyberféminisme. La pensée de Magnan s’y offre alors comme une boîte à outils, prête à l’emploi.
Notes
| ↑1 | Certaines personnes handicapées se désignent comme handies afin de politiser leur expérience du handicap et de se réapproprier leur identité hors du cadre médical. L’usage de ce néologisme est particulièrement répandu dans les milieux queer, où la remise en question des normes de genre s’articule à la lutte contre le validisme. |
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